Kendrick Lamar : exemple de quelqu’un qui a la pression

kendrick-lamar

Kendrick Lamar vivait des jours heureux jusqu’au 22 octobre 2012 : couronné roi de la West Coast par ses aînés, jeune artiste devenu vite incontournable, ultra-sollicité, avec un dernier album en indépendant, Section 80, de très bonne facture, des acolytes de label qui étendent eux aussi leur notoriété… Jusqu’à cette date, l’ami Kendrick pouvait être content : déjà affublé de tournées mondiales et de milliers d’albums vendus, il allait pouvoir quitter Compton pour un quartier plus tranquille…

Sauf que le 22 octobre 2012, sort son premier album chez Interscope : Good Kid M.A.A.D City (dont vous retrouverez la chronique ici). Et là, ce que les avant-gardistes (suivez mon regard) sentaient s’est produit : l’album devient vite un classique. De mémoire, même Get Rich Or Die Tryin’ de 50 Cent n’a pas été considéré comme tel. L’album de Kendrick est reconnu comme l’un des meilleurs des dix dernières années et le MC devient illico presto le meilleur rappeur au monde. Le tout sans aucun tube planétaire. N’étant moi-même pas le plus grand fan de K-Dot, je ne justifierai pas le statut de classique attribué à cet album. Néanmoins, force est de constater que la tendance majoritaire tend à l’ériger au rang des plus belles œuvres du Hip Hop.

Assis sur le trône de roi du Hip Hop, entouré de disciples, dépourvu de rival, la vie était donc plutôt agréable pour Kendrick Lamar. Avec sa posture pleine d’humilité, le gentil K-Dot pouvait se la couler douce et siroter sa piña colada en contemplant l’océan pacifique. Personne ne voulait l’embêter. A une nuance près : on peut retirer un homme de la rue mais pas la rue de l’homme.

Les mésaventures du jeune Kendrick troublaient par cette malchance qu’un gamin des rues porte : celle de se mettre tout seul dans le pétrin. Alors que le rap-jeu dormait tranquillement, le gamin de Compton est venu semer la pagaille dans Control :

 

Extraits :

« If Phil Jackson came back, still no coachin’ me
I’m uncoachable, I’m unsociable
Fuck y’all clubs, fuck y’all pictures
Your Instagram can gobble these nuts
[…]
Who’s the best MC? Kendrick, Jigga and Nas
Eminem, Andre 3000
[…]
But this is hip hop and them niggas should know what time it is
And that goes for Jermaine Cole, Big KRIT, Wale
Pusha T, Meek Mill, A$AP Rocky, Drake
Big Sean, Jay electron’, Tyler, Mac Miller
I got love for you all but I’m tryna murder you niggas
Tryna make sure your core fans never heard of you niggas
They don’t wanna hear not one more noun or verb from u niggas
What is competition? I’m tryna raise the bar high »

Personne n’osaient attaquer Kendrick. Ce dernier eut donc la bonne idée de lancer l’offensive. Un florilège de punchlines qui illustrent l’ambition dévorante du MC. Le problème avec ce type de couplets plein d’égocentrisme et d’ambition, c’est que c’est terriblement efficace lorsque l’on est dans la position du challenger et qu’il faut créer un engouement autour de soi mais, lorsque l’on est en position de force, ça ne fait que renforcer l’attente autour de soi… et la déception en cas d’échec.

Revenons à 50 Cent. Après un gigantesque premier album, le MC de New York a lui aussi posé son derrière (de façon bien plus bruyante) sur le trône. Les succès se sont enchaînés. Rien ne lui résistait… jusqu’au deuxième album : The Massacre. Certes, l’album a battu des records de vente mais, qualitativement parlant, c’était en dessous de ce qu’attendaient les fans.

Autre exemple : Nas, légende vivante du Hip Hop. Lui aussi, après une hype chaque jour plus intense, sort un premier album certifié classique : Illmatic. Nasir Jones était lui aussi amené à devenir un empereur dans le paysage du rap américain. Deux ans plus tard, le MC sort It Was Written. Disque de très bonne facture, avec de nombreux morceaux devenus des références… mais pas du niveau d’Illmatic pour beaucoup (Schoolboy Q vous dira le contraire). L’album a reçu de très bonnes critiques. Cependant, dès le premier faux-pas de celui qui allait devenir le King of NY, les critiques mettaient en avant le déclin du MC, qui aurait débuté avec It Was Written, « incapable » d’égaler Illmatic.

Le point commun de Nas et 50 : leur deuxième album n’était pas au niveau du premier. Résultat : les deux ont dû se mettre en danger pour tenter de rebondir. C’est à ce moment-là, pour l’un comme pour l’autre, que leur carrière a connu un coup d’arrêt (avant de repartir de l’avant, bien évidemment).

Kendrick Lamar est confronté à la même logique : comment faire aussi bien, si ce n’est mieux que son premier opus ? Comment marquer l’auditeur quand on a déjà narré tout son parcours de jeunesse avec tant de justesse et de sincérité ? Comment sortir un album qui a 80% de chances d’être considéré « moins bon » que le premier ? La tâche s’annonce particulièrement difficile. Mais pas impossible quand on se rend compte que Kendrick a encore une marge de progression. Good Kid M.A.A.D City n’est pas, à défaut d’être un classique, l’album ultime. Kendrick n’a pas sorti LE tube, n’a pas réuni le Black Hippy pour un exercice de flow anthologique, a davantage fait rapper son cerveau que ses tripes dans la première galette. Surtout, il y a l’effet de surprise : on peut envisager des heures durant ce que nous réserve le prochain album de K-dot, il y aura toujours quelque chose que l’on n’aura pas prévu. En tout état de cause, l’ami Kendrick a beau se la jouer confiant et tranquille; la pression qui pèse sur ses épaules est énorme.

Source : RapBasement

Source : RapBasement

Nas, bien placé pour en parler donc , a son petit avis sur la question :
« Kendrick est un artiste d’albums. Dans une époque où les stars se construisent à partir de hits, c’est important de le souligner »
A propos du fait que Kendrick ait confié sentir la pression avant Good Kid M.A.A.D City : « Quand j’ai sorti Illmatic, Jay-Z arrivait. Ghostface sortait son premier album. Tu avais Mobb Deep, Raekwon… Notorious B.I.G était encore là… La pression était intense avant mon deuxième album. »
Sur la capacité de Kendrick pour confirmer : « Je pense qu’il l’a. Il est à un stade où il est tellement apprécié dans le game qu’il pourrait murmurer sur le morceau et avoir du succès. Il est à une superbe place parce qu’il y a tellement de « single-artists » qu’un « album-artist » sera si différent qu’il apportera une valeur ajoutée. Il est ce genre de gars. Quoiqu’il fasse, de mon point de vue, ce sera apprécié mais en même temps, il sait qu’il doit apporter quelque chose. C’est un défi. La vie comporte de nombreux défis. Ce game est un défi. »

 

Avec I, Kendrick nous livre un petit indice. Kendrick Lamar n’a pas changé et souhaite continuer de livrer un message à travers la musique. Résolument tourné vers l’optimisme et la lumière, K-Dot appelle à la paix des âmes et à la confiance en soi. Derrière un message pouvant paraître niais, le MC dessine toujours un arrière-plan pluvieux et froid. Nul doute que tout l’album ne sera pas ainsi. Néanmoins, on peut compter sur Kendrick Lamar pour ne pas changer avec le succès.

Nas, mais aussi Jay-Z ou encore Kanye West ont su, à défaut de faire mieux que leur premier opus, répondre aux attentes et faire taire les sceptiques par des albums de bonne voire excellente qualité (Stillmatic, The Black Album…). 50 Cent et Lil’ Wayne ont éprouvé plus de difficultés pour cela. Peut-être que la ligne de démarcation entre bons et très bons MCs se trouve là. Kendrick Lamar se trouve sur la ligne. A lui de la franchir du bon côté.

 

L’Ours Blanc

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s